LE RAP
La fête des pères – Oxmo Puccino
LE PSY
La question de la parentalité en situation migratoire a toujours préoccupé les professionnels des champs de la santé et de la protection de l’enfance. Non seulement parce qu’il y a l’énigme de la différence des univers de représentations culturelles mais également parce qu’il y a un acteur manquant : le père. Depuis les années 1980 jusqu’à ce jour, nous n’observons pas de réels changements (Yahyaoui, 1987 ; Yahyaoui et al., 1997 ; Yahyaoui, 2002a, 2010). Nos constats cliniques montrent que tous les professionnels, depuis au moins quarante ans, regrettent son absence mais peu de moyens sont mis en place pour le rendre réellement présent dans la dynamique familiale et dans les échanges entre le dedans familial et l’environnement social et institutionnel. Cette difficulté des pères à s’imposer dans leurs familles et à être l’un des interlocuteurs incontournables des professionnels semble être le résultat de plusieurs facteurs. Certains sont d’ordre personnel en partie liés à l’exil, relationnel en lien avec le couple, l’enfant et l’adolescent, culturel en termes de schémas de conduite intériorisés et institutionnel en termes de difficultés de réajustement. L’exil, une expérience de vulnérabilité.
Nous connaissons l’impact de l’immigration sur l’économie psychique individuelle. Elle attaque l’équilibre individuel à différents niveaux : sensoriel, cognitif, affectif, d’estime de soi, du sentiment de continuité, de l’auto-efficacité, de la capacité d’agir sur les plans spacio-temporel et social. Autant ce nouveau contexte ne semble pas affecter l’image des mères auprès de leurs enfants, autant il marque une fêlure dans la figure des pères. Ces derniers ne disposent plus de l’aura qu’auraient pu leur donner leurs cultures et leurs groupes d’origine. Leurs faibles moyens d’agir et de se socialiser dans le pays d’accueil, leur dépendance linguistique, la non-reconnaissance sociale de leurs compétences, de leurs diplômes, de leur existence sociale et de leurs apports pour la société d’accueil, les placent dans des positions de victimes. Attaqués de l’extérieur, non reconnus de l’intérieur, beaucoup de ces pères deviennent mutiques avec leurs enfants. La posture culturelle des pères aidant, ils montrent de plus en plus de distance au point de devenir des ombres, laissant tout le travail pour les mères.
Nos cadres de consultations familiales et d’appui à la parentalité sont débordés par ces figures de pères à la recherche d’une issue à leurs conditions. Nous les recevons souvent en famille ou en couple de parents au sein d’un groupe élargi de co-thérapeutes (Yahyaoui, 1988, 2010). Nous les accompagnons en mettant au travail, à des degrés divers, les différents facteurs qui contribuent à leurs difficultés d’être pères. Pour ce faire, trois axes sont privilégiés. Celui de l’exil et de la perte de repères, de soutien et de la nécessité de se réajuster aux exigences de la réalité extérieure. L’objectif étant de les accompagner pour exprimer des émotions en lien avec cette expérience et de mobiliser chez eux des ressources pour faire face aux différentes attaques liées à leur condition d’immigrés (attaque de l’identité, de l’estime de soi, des habiletés sociales). Cela leur permet également de réhabiliter leur trajectoire migratoire, des pans de leurs histoires personnelles et de les rendre transmissibles à leurs enfants. Le second axe est celui des représentations culturelles, croyances culturelles et mythes ancestraux qui organisent le fonctionnement familial et cadrent la place du père. L’objectif étant de déconstruire certaines de ces croyances et de mettre au travail certains schémas de fonctionnement qui maintiennent le père dans des postures parfois dépassées dans son pays d’origine et décalées par rapport au pays d’accueil (chez nous, dans notre culture, dans notre religion… le père est…, la femme doit…, les enfants doivent…) (Ben Hadj-Lakhdar & Yahyaoui, 2014). Le troisième axe est le processus d’interculturation et de transmutation identitaire. Il permet d’accompagner pour gérer psychiquement le changement : reconnaître les besoins émergents chez soi et chez les autres membres de la famille, travailler la culpabilité et les sentiments de déloyauté liés au changement, remettre au travail certaines croyances et schémas de fonctionnement qui entravent le processus de changement par une série d’exposition à des comportements inhabituels pour lui comme faire la vaisselle, faire à manger, doucher les enfants, jouer dehors avec eux, etc. En évaluer les effets sur lui et sur les autres et connoter positivement les efforts même s’ils sont minimes.
A.Yahyaoui
Dans la revue L’autre, 2024, volume 25 : La place des pères dans la migration